La crue du torrent des Vachères en 1941

  Chaque année, de retour à notre colo, nous constations que le torrent des Vachères ne coulait plus au même endroit, et que les barrages que nous avions construits l'année précédente pour avoir un petit bassin propice à la baignade n'étaient plus là. Nous savions, sans l'avoir jamais appris, ce qu'était un régime torrentiel!

  Le texte qui suit décrit la grosse crue qui survint en 1941 et plusieurs d'entre vous se rappelleront sans doute les noms des sites ou des hameaux cités dans ce texte, noms qui nous étaient familiers à l'époque. Il a été découvert par Ralph Beisson qui, semble-t-il, s'est égaré dans les méandres du Web, et qui me l'a signalé au cas où. Le "cas où" m'a beaucoup intéressé, d'autant plus que les descriptions tombent assez bien dans mes cordes puisqu'il s'agit de géomorphologie, avec quelques mentions des formations géologiques traversées par le torrent (les marnes et les flyschs que tout bon géologue connait!). Mais l'article est bien vulgarisé et il nous ramène à une époque où l'écriture avait un certain style...

 

 


 

 

       LA CRUE DU 9 JUILLET 1941 DANS LE TORRENT DE VACHÈRES (HAUTES-ALPES)



  Le mercredi 9 juillet 1941, vers 20 heures, les habitants du village des Salettes, hameau de Saint-Sauveur, entendirent un vague bourdonnement qui allait rapidement en s'amplifiant. Ils n'attendirent pas longtemps : un flot grondant d'eau et de boue, entraînant des rocs, des troncs et des branches, des débris de ponts emportés à l'amont, passait au pied de la localité. Le torrent de Vachères venait d'entrer en crue exceptionnelle. Depuis trente ans, en 1911, pareil phénomène ne s'était pas reproduit dans le bassin.

 

Le bassin torrentiel.

 

 

  Le torrent de Vachères et ses affluents drainent un vaste bassin de près de 10 000 hectares. Des chaînes se haussant à quelque 3000 mètres, tels les alignements du Petit Parpaillon, de Méale ou du Pouzenc, bornent sur trois faces le compartiment de terrain dont les eaux ruissellent jusqu'à la cote 785, point de confluence avec la Durance vers le Nord-Ouest; c'est le seul côté qui reste ouvert aux influences d'aval.

  Grès d'Annot et Flysch forment crêtes et sommets. Le haut bassin de Vachères s'enfonce au cœur de ces formations dans les éboulis de pentes qui recouvrent ses berges.

  Le torrent des Eyssalettes, son principal affluent rive gauche, découpe son bassin secondaire dans une large masse glaciaire : c'est le cours moyen du Vachères. Dans sa partie inférieure, le torrent sape le pied de marnes noires. Celles de Saint-Sauveur sont à l'origine de l'ample glissement de plusieurs centaines d'hectares qui menace l'existence de plusieurs hameaux (les Manins, les Garcins, les Guiches). Vis-à-vis, sur la rive gauche, les marnes déclives de Baratier, érodées par le torrent de l'Homme Mort, ont été restaurées par d'intéressants travaux de boisement poursuivis vingt ans durant (1894-1914); il y a là un bel exemple d'introduction d'une végétation salvatrice sur sols particulièrement ingrats. Enfin, rive droite, en amont du glissement de Saint-Sauveur et peu à l'aval du hameau des Salettes, le torrent de la Grand-Combe creuse une profonde échancrure dans des dépôts glaciaires coiffant les marnes instables qu'il affouille dans son cours inférieur. Il accentue ainsi le mouvement des masses en glissement et y prend une large part.

  Sur les 18 km de son parcours, le torrent de Vachères descend sur plus de 2 000 m de dénivelée entre le col des Orres et son confluent avec la Durance. C'est un torrent d'eaux claires, abondantes, à crues fortes et prolongées; par fonte de neige (entre avril et juin), il peut rouler jusqu'à 20 mètres cubes seconde. Par contre, lors des grands froids d'hiver, il débite à peine 500 litres. Mais la limpidité de ses eaux peut être troublée par les apports de la Grand-Combe : crues brusques, violentes et courtes, telles sont les influences que lui impose le plus turbulent et le plus dangereux de ses émissaires..

  De son origine aux Orres, le lit du Vachères ne présente pas de dangers. Plus en aval, jusqu'au niveau des Salettes, les berges vives qui l'enserrent se décapent superficiellement. Le torrent atteint alors les marnes en mouvement et décrit un S qui favorise son action sur des rives instables. Dans cette zone ont été établis les grands ouvrages de correction.

 

Le phénomène.

 

  C'est dans la partie supérieure du bassin de Vachères que s'abattit l'orage du 9 juillet 1941. Il intéressa une zone de faible superficie dans la région du confluent des deux branches mères du torrent : les torrents du Petit Vallon et du Grand Vallon (La Chapelle Saint-Pierre 1880 m — plan directeur au 20 000e). Ce point représente à peu près la limite méridionale de la précipitation exceptionnelle, tandis que le point situé le plus au Nord peut s'emplacer au pont du Clot (1777 m).

  Dans cette partie de son développement, la vallée de Vachères forme un « plan » bien marqué, une sorte de fond de bateau herbeux où viennent doucement finir les versants bien enherbés des Prés des Bailles, dont la crête du Petit Parpaillon couronne les pentes.

  C'est par sa marge, par ses manifestations d'aval, que les habitants des hameaux des Orres ont connu le phénomène. Mais placés en plein cœur de celui-ci, deux bergers ont vécu l'orage, et il a été possible de recueillir sur place, quelques jours plus tard, leurs témoignages concordants. L'un d'eux « gardait » près de la Combe des Sonnailles (Prés des Bailles) et l'autre stationnait alors dans le Petit Vallon.

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  Vers 19 heures, après un assombrissement assez rapide du ciel, de grosses gouttes, venant en direction de Crévoux — donc plein Nord — inquiétèrent le troupeau. Puis un vent violent soufflant du Nord, et passant la chaîne de Méale poussa l'orage dans le fond de Vachères; durant un quart d'heure (de 19h15 à 19h30 environ) les grêlons tombent avec violence, puis la précipitation solide est mêlée d'eau; l'ensemble fouette par rafales très fortes jusqu'à 20 heures. Les plus gros grêlons ont dépassé la dimension de l'ongle du pouce; d'après la main du berger on peut en estimer le diamètre à 2 centimètres.

  Précédée d'un vent du Sud, la fin de l'orage arriva; une éclaircie parut se produire vers 20h30 et la nuit survint sur ces entrefaites. La région des cabanes paraît ainsi avoir été le centre d'un petit mouvement cyclonique.

  Le sol a été recouvert de grêle sur 5 à 6 cm d'épaisseur et la couche maxima [a été] observée vers le pont du Clot, dont les alentours étaient blanchis comme par un tapis de neige. L'horizon Nord, pentes Sud de la chaîne de Méale, et toutes les crêtes environnantes apparaissaient teintées de blanc.

  Dans la région supérieure (cabanes, chapelle) la grêle a fondu dans la nuit, mais vers le pont du Clot elle persista 48 heures. Les deux vallons ont été à peu près épargnés par la grêle; la pluie qui a terminé l'orage n'a provoqué qu'une légère montée de leurs eaux; ce n'est qu'un peu plus tard que la Combe des Sonnailles a « donné » à son tour.

  Il apparaît donc assez nettement que les parties d'amont du compartiment de terrain intéressé ont été seulement touchées par la pluie, tandis que la grêle s'est localisée dans les parties plus basses.

  Le nuage de grêle aurait ainsi suivi un trajet à peu près orienté Nord-Sud, très peu écarté du talweg du torrent de Vachères. Il fut comme canalisé par les alignements rocheux du Pic de Boussolenc, à l'Ouest, et l'arête du Petit Parpaillon, à l'Est.

  Le bombardement intense des grêlons a dégradé la pelouse des régions atteintes; les herbes courtes furent littéralement hachées; les eaux de ruissellement entamèrent de mille rigoles le sol du pâturage.

  La violence de la précipitation produisit un véritable ramonage des versants; la grêle a joué le rôle mécanique important qu'on lui attribue généralement, en libérant les particules superficielles instables; l'eau de pluie les a immédiatement entraînées. La soudaineté et la brutalité de la crue sont la conséquence directe de cette action combinée des grêlons et de l'eau.


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  Il est surtout remarquable de noter combien la zone intéressée par l'orage est de faible superficie. Dans un bassin de 10 000 hectares, on peut évidemment s'attendre à des phénomènes torrentiels en rapport direct avec les surfaces versantes arrosées. Mais l'orage du 9 juillet 1941 a compensé, par sa violence et les modalités de son action, la surface réduite qui a subi ses atteintes. Aussi les dévastations de la crue qu'il a engendrée ont-elles été des plus sévères.

  Les phénomènes orageux qui sont à l'origine de la chute de grêle décrite seraient le dénouement d'une période de fortes chaleurs commencée plusieurs jours auparavant.

  Dès le 5 juillet, les relevés des stations météorologiques voisines accusaient une ascension rapide de la température.



 

                      Relevés des stations météorologiques.

 



 

  Ainsi les maxima à l'entrée de la vallée (800 m), au Mélézet vers le milieu de la vallée, de même que dans les postes situés plus au Nord, à Guillestre et à Vars, se sont produits les 7 et 8 juillet. Un premier orage, éclaté de 23h le 8 à 0h40 le 9, s'était montré très violent; une chute de grêlons très gros (15 à 25 mm), pendant 10 minutes, causait des dégâts considérables aux cultures. Mais seule avait été intéressée la région du confluent Vachères-Durance; le centre peut en être situé vers le pont dit de la Clapière sur la Durance, et sous le roc d'Embrun; de sorte que rive gauche et rive droite duranciennes furent touchées, mais Embrun-ville resta épargnée.

  Le temps n'avait d'ailleurs pas été totalement purgé, et l'orage du 9 juillet peut être considéré comme ayant vidé définitivement l'abcès.

  Durant la soirée du 9 la pluie tomba pendant 3 heures (de 18 à 21h) dans la région du Mélézet et des différents hameaux des Orres; 14 mm ont été recueillis au pluviomètre. Quelques grêlons furent observés, surtout en amont; leur diamètre ne dépassait pas 12 mm.

  La région des Orres est donc restée manifestement dans la marge de l'orage de grêle et la précipitation liquide s'est révélée peu abondante sur ses franges.

 

Les dégâts.

 

 

  La crue du torrent de Vachères a causé de gros dégâts dans la vallée des Orres. Les voies de communication ont souffert : les ponts des Ribes et du Mélézet furent immédiatement emportés. Mais les dommages principaux affectèrent les ouvrages de correction torrentielle.

  Les débits massifs du torrent sont extrêmement usants et les barrages depuis leur construction durent être réparés à plusieurs reprises. Un projet récent de réfection de certains d'entre eux, établi en 1939, avait été différé dans son exécution, en raison des événements internationaux. Mis en œuvre dès la fin du printemps 1941, les travaux débutèrent par la dérivation des eaux dans l'ancien lit et les ouvrages supérieurs furent ainsi mis à sec avant révision.

  Un batardeau, construit à l'origine de la dérivation, interdisait la partie du lit en réparation. Édifié en gabions, afin de lui conserver toute la souplesse nécessaire en cas de crue, l'ouvrage a pu supporter non sans faiblir, mais sans se rompre, le choc de la première lave. Un moment submergé, mais de très peu, par le flot boueux, il a fonctionné comme déversoir et les travaux en cours situés en aval ont été quelque peu pollués; mais les dégâts furent insignifiants.

  Il n'en a pas été de même des autres barrages qui subirent les coups de boutoir des eaux chargées de matériaux. L'ouvrage situé le plus en amont, et qui « encaissa » le premier, commença à se désagréger après un quart d'heure d'assauts furieux. Un bloc énorme (cubant plus de 50 mètres cubes et pesant entre 100 et 150 tonnes) fut déchaussé en tête de la dérivation et transporté sur 120 mètres environ au pied d'un barrage emporté le même soir. En bref, cinq barrages ont beaucoup souffert et se sont ultérieurement dégradés jusqu'à démolition totale pour certains. Les difficultés d'approvisionnement en matériaux et principalement en ciment, n'ont pas permis d'intervenir aussi massivement qu'il eût été nécessaire pour procéder aux réparations. L'arrivée de la mauvaise saison impose d'ailleurs, dès à présent, l'arrêt total du chantier de réparations qui ne pourra être "réinstallé" qu'au cours du printemps 1942.

  Enfin la prise de l'Usine électrique de Baratier (S. H. E. D.) a été détruite. Les conduites métalliques demeurées vides pendant un certain temps se sont dilatées au cours de l'été et, pour partie, se sont soulevées de plusieurs dizaines de centimètres au-dessus de leurs supports en maçonnerie. Une réparation de fortune a été exécutée par la Société, mais la remise en état reste liée à la réfection totale des barrages inférieurs dont le niveau commandait celui de la prise d'eau.

  L'orage de grêle du 9 juillet 1941 dans le bassin de Vachères et la crue qui en a été la conséquence ont eu de graves répercussions sur l'appareil de correction du torrent.

  Toutes dispositions ont été prises pour remédier aux dommages; mais les circonstances actuelles se sont opposées à l'exécution totale des travaux de réfection dont certains ont dû être différés. Il est souhaitable que le programme de travaux prévus en 1942 puisse être complètement réalisé, et que la remise en état des barrages endommagés soit effectuée dans le moindre délai.

  Quoi qu'il en soit, l'orage décrit apparaît comme le type des précipitations restreintes, mais violentes, capables d'engendrer des crues redoutables dans les bassins torrentiels dont les dimensions mêmes sembleraient défier la localisation de certains phénomènes météorologiques.



P. Reneuve.

 

 Article extrait de :

 

Revue de géographie alpine Année 1942 Volume 30 Numéro 1 pp. 185-191

 

 

 

 

 



24/06/2016
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